L'Union du Cantal 22 mai 2019 à 09h00 | Par P.Olivieri

“Ce qu’on mange, ce sont des façons de produire et de transformer”

Loin des contre-vérités et raccourcis véhiculés par les lobbies et réseaux sociaux, Pascal Carrère, de l’Inra, a éclairé à la lumière scientifique les vertus des systèmes prairiaux.

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Deux heures pour comprendre et positiver les liens souvent épidermiques entre agriculture et environnement : tel est le challenge que s’était fixée le 14 mai l’université Clermont Auvergne à l’occasion d’une conférence table-ronde organisée à Aurillac. En moins d’une heure, Pascal Carrère, écologue et ingénieur de recherche à l’Inra de Crouël, a relevé haut la main ce défi devant notamment une centaine d’étudiants de l’IUT. Avec un message pédagogique et objectivé plus que bienvenu à l’ère des raccourcis et pseudos-vérités du Net. “Notre rôle de scientifiques, c’est d’amener des faits, des arguments et non des croyances. Dans le débat qui est posé, celui des conditions de la production alimentaire et de son empreinte environnementale, tout n’est ni tout blanc, ni tout noir. On a trop souvent l’habitude de montrer les côtés négatifs, pas assez les côtés positifs qui font la force de l’agriculture”, a introduit le chercheur qui a tenu à rappeler que “derrière l’agriculture, il y a des agriculteurs qui produisent de l’alimentation mais aussi énormément d’autres choses”

Ni tout blanc ni tout noir


Dans ce débat sociétal, il invite aussi à considérer l’agriculture non pas comme une entité unique mais avec sa diversité de visages : des serres de production hydroponiques pour fournir la demande des consommateurs en fraises et tomates toute l’année à “l’agriculture du Massif central qu’on connaît avec des éleveurs et des  fermes familiales qui entretiennent entre 80 et 100 ha et sans qui le Massif central serait une gigantesque forêt”. Un constat et non un jugement de valeur de l’intervenant qui pointe au passage les contradictions du consommateur-citoyen.
Et c’est justement les vertus de ces écosystèmes prairiaux sur lesquels Pascal Carrère travaille au sein de l’UMR (Unité mixte de recherches) du même nom, que le scientifique a souhaité expliquer, non sans en souligner les voies d’amélioration.
Face aux mauvaises nouvelles venues de l’IPBES(1) qui a fait part de l’extinction d’un million d’espèces ces 20 dernières années à l’échelle de la planète, le chercheur indique que l’agriculture n’est pas tant responsable de cette perte massive de biodiversité que de la banalisation des espèces en ayant sélectionné les plus productives. “À l’inverse, l’agriculture a contribué à la diversité génétique en créant un grand nombre de cultivars qui ont fait progresser la recherche génétique”, tempère-t-il. Les près de 3,5 millions d’hectares de prairies voués à la production fourragère du Massif central présentent eux une grande diversité botanique, faunistique, de micro-organismes, avec une intense activité et fertilité des sols.

Pascal Carrère : “L’agriculture a contribué à la diversité génétique en créant un grand nombre de cultivars qui ont fait progresser la recherche génétique.”
Pascal Carrère : “L’agriculture a contribué à la diversité génétique en créant un grand nombre de cultivars qui ont fait progresser la recherche génétique.” - © P. O.

Des services écosystémiques rendus à la société


Ces vastes étendues d’herbe jouent un rôle de régulation, de filtration des ressources hydriques, s’avèrent de véritables puits de carbone également. En maintenant des milieux ouverts, ces écosystèmes sont aussi des pare-feu naturels contre les incendies, crues, avalanches ; ils évitent un enfrichement généralisé et offrent un cadre paysager prisé des habitants et touristes, favorable aux loisirs, sans compter les produits sains et gastronomiques qu’ils produisent, énumère Pascal Carrère, avançant le concept de service écosystémique.
C’est-à-dire “l’ensemble des propriétés des écosystèmes permettant de produire le bien-être de l’homme”. Des services dont le producteur n’est donc pas le seul bénéficiaire. Cette étude conduite par l’UMR est déclinée à trois échelons : celui de la parcelle, qui permet d’analyser les process, potentiels et services, celui de l’exploitation (fonctionnement fourrager) et celui du territoire en intégrant le rôle des acteurs dans l’élaboration de  ces biens publics et bouquets de services.
Ce travail R&D conduit depuis dix ans avec de nombreux partenaires a permis de caractériser la diversité des prairies des zones AOP fromagères  du Massif central avec la production d’outils opérationnels : la typologie multifonctionnelle des prairies du Massif central (70 prairies décrites) bientôt actualisée, et le diagnostic prairial à l’échelle de l’exploitation que peuvent proposer les conseillers agricoles. Ce dernier permet de connaître - et cartographier - ses différentes prairies,  leur potentiel de production mais aussi les services qu’elles rendent (stockage de carbone, diversité des couleurs de fleurs, capacité mellifère...) afin de les gérer au mieux. En croisant ces caractérisiques avec la qualité des produits (couleur de la pâte du fromage, persillé de la viande...), on illustre le lien diversité des prairies/services avec une approche qui relève de l’obligation de résultats (par exemple : avoir une quinzaine d’espèces florales différentes dans ses prairies) et non plus de l’obligation de moyens.
Une démarche participative qui contribue à repositionner l’éleveur comme “un acteur central de l’agro-écosystème”, en changeant aussi les regards et en faisant prendre conscience que “ce qu’on mange, ce sont des façons de produire et de transformer”.

(1) Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les
services écosystémiques.

 

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