L'Union du Cantal 08 avril 2020 à 08h00 | Par RSA

Les chauffeurs routiers sont passés du statut de pestiférés à celui de sauveurs

En période de confinement, aucun métier de la filière alimentaire ne peut être délégué sur des postes en télétravail. Parmi ceux qui montent au front, les transporteurs.

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Au début de la période de confinement, les chauffeurs routiers ont été considérés comme "des pestiférés". Le mot est fort, mais la formule qu'emploie Cédric Dayral, directeur d'exploitation des transports Lhéritier, n'a visiblement rien d'exagérée. C'est celle qui est remontée de ses salariés. Et pourtant... Si on continue de s'alimenter, si des usines agroalimentaires continuent de tourner, c'est grâce à eux. Dans ce secteur professionnel, la crise a été vécue par étapes très différentes les unes des autres.

"Dès l'annonce du confinement, beaucoup d'industriels ont tout gelé d'un coup !", se souvient Cédric Dayral, encore abasourdi. Des camions sont revenus avec de la marchandise, après avoir trouvé porte close là où ils devaient livrer... Des remorques encore pleines en témoignent. "Inversement, nous avons été très sollicités par la grande distribution", explique celui qui a dû mettre tous les moyens disponibles de l'entreprise, notamment frigorifiques, pour palier l'explosion de demande des clients. Une situation qui a duré une dizaine de jours.

 

 

Bon pour l'économie locale

"Aujourd'hui, ça chute aussi dans le secteur alimentaire pour plusieurs raisons : moins de fournisseurs actifs, des salariés au chômage partiel ou absents pour garde d'enfant, non-arrivage de matière première ou d'emballages..." Pour autant, en témoin privilégié des filières, le directeur opérationnel des transports Lhéritier ne croit pas au risque de pénurie sur tous les produits car, pour beaucoup, les stocks restent importants. Il compte aussi sur le monde agricole et agroalimentaire pour continuer de produire de "l'ultra-frais" que les transporteurs s'engagent à mener à bon port. Les hydrocarbures, quoi que la demande soit en baisse notable, comptent encore parmi les produits qu'il est demandé aux transporteurs d'acheminer régulièrement. Les déchets ménagers de l'arrondissement d'Aurillac, eux, n'ont pas vraiment réduit de volume. Leur acheminement vers le centre technique d'enfouissement de Montech est toujours quotidiennement effectué. Reste que, dans ce contexte inédit, le travail des chauffeurs routiers a dû s'adapter à des conditions hors normes.

Et pourtant, crise anticipée

"Nos conducteurs ont été équipés de gel, de masques, de gants, de lingettes... Car dès la mi-février, nous avions anticipé", confie le responsable des transports Lhéritier. Si d'ordinaire un camion tourne quasiment en permanence en double poste (relais de deux conducteurs), actuellement c'est un conducteur par camion. Et à chaque prise et fin de service, la cabine est désinfectée. Malgré ces précautions, le moral des troupes a été mise à rude épreuve. Au début du confinement, tout était fermé pour les professionnels de la route, et rien n'était organisé pour palier ce manque : pas de restaurants, sanitaires clos... "Un de nos conducteur nous a rapporté avoir tenu la journée avec seulement un paquet un bonbons à manger, tout était fermé !"

Depuis ces premiers jours, il y a du mieux. D'abord, les routiers se sont organisés, partant avec leur propres repas préparés (la plupart des véhicules sont équipés de réfrigérateurs). Ensuite, ils ont enregistré un véritable élan de solidarité avec des plateaux repas chauds "à emporter", servis ici ou là, des stations services qui ouvraient leurs rayons de réapprovisionnement et enfin - et surtout - la solidarité d'entreprises qui ouvraient aux routiers leurs sanitaires et douches : chez les transporteurs eux-même, où l'on accueille volontier les confrères de passage ; chez des clients aussi parfois ; auprès des camping municipaux où les collectivités ont spécialement ouvert les blocs-sanitaires. "Après dix jours de débrouille, Bison-futé a sorti une application qui les recense", remarque Cédric Dayral.

Voilà pour ceux qui roulent. Car beaucoup restent à quai. Chez Lhéritier, la semaine dernière, on a commencé par stopper l'activité de tous les sous-traitants ; moins d'un conducteur sur deux travaillait. Côté salarié, non seulement le chômage partiel ne compense pas une paie ordinaire, mais d'habitude s'ajoutent aussi des heures supplémentaires et les "frais de routes" sur lesquels les routiers font des économies. Une perte sèche mensuelle qui peut aller de 800 euros à 1000 EUR. Pour les entreprises, il faut - à l'image des transports Lhéritier - une trésorerie solide pour tenir le coup. Certaines demandent des lignes de crédit à la Banque publique d'investissement (BPI), des reports de remboursement d'emprunt. Beaucoup s'inquiètent de recettes qui risquent de ne pas rentrer rapidement, en raison des difficultés économiques des clients ou d'une comptabilité au ralenti, externalisée, ou télétravaillée, le temps du confinement.

Témoignage

Frédéric Coulon est routier chez Lhéritier. Mardi 31 mars,il revient de l'Allier au volant de son camion. Ça va mieux, il a pu prendre - enfin - un repas chaud, un plateau pris sur la roue du camion. "C'est vrai aussi que si les resto-routiers ne s'adaptent pas, ils risquent de mettre la clé sous la porte", analyse-t-il. Mais il n'oublie pas l'irascibilité des premiers jours de confinement dont lui, comme l'ensemble de ses collèges, ont été victimes. "On n'avait plus le droit de toucher aux machines à café, les toilettes et les douches nous étaient fermées. Cette première semaine, il m'est arrivé de me laver avec ma bouteille d'eau minérale". Les conditions d'hygiène, c'est ce dont il a le plus souffert. Des jours entiers le dos collé au siège de la cabine et seulement deux douches dans la semaine. "Pour se nourrir, c'était compliqué aussi, mais on finissait bien par trouver une boulangerie ouverte..."

Morbide

Et tout ces efforts parfois pour rien. Le conducteur confirme qu'au moment de livrer, des sociétés avaient fermé sans prévenir. De quoi rager quand, pour livrer tôt, on a quitté l'entrepôt à 23 heures et roulé toute la nuit. Sentiment d'injustice, "comme si c'était nous qui transportions le virus", résume le chauffeur routier. Aujourd'hui, chacun se plie aux protocoles sanitaires mis en place par le transporteur et ses clients. Les arrivages sont considérés comme salvateurs. Sur la route, tout n'est pas totalement rentré dans l'ordre. Frédéric Coulon constate que les aires d'autoroute, notamment celles du réseau Vinci, n'ont pas toutes ré-ouvert. Il se fie à son application Truckfly qui lui signale celles qui restent accessibles. Derrière le pare-brise, s'étend un ruban de bitume vide. "On est tranquille, certes. Mais c'est à la limite du morbide".

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